Histoire - N°112 - Septembre/Octobre 2011

Les résiniers de la forêt de Saint-Trojan

 

La forêt domaniale de Saint-Trojan est semée à partir de 1819 afin de fixer les dunes et de protéger le village. Les pins offrent également une nouvelle ressource économique grâce à la résine qu’ils sécrètent naturellement. Un première génération de résiniers venus des Landes commence alors à exploiter la forêt oléronnaise.

L

a forêt de Saint-Trojan est artificiellement créée au début du xixe siècle pour stabiliser la marche des dunes littorales qui ont envahi toute la partie méridionale de l’île d’Oléron. Elle représente le dixième de la surface totale de l’île soit une superficie de 1 867 hectares. Il s’agit d’une forêt domaniale, la plus ancienne du département de Charente-Maritime, c’est-à-dire qu’elle est gérée directement par l’Office national des forêts. Cette forêt est avant tout une pinède car 90 % des arbres sont des pins maritimes. C’est la plus grande de l’île loin devant les deux autres forêts domaniales, la forêt des Saumonards avec 645 hectares et la forêt de Domino avec 164 hectares.

Une forêt primitive existait au même endroit mais a disparu complètement à la fin du xve siècle à cause de l’action des hommes notamment des moines défricheurs et des seigneurs laïcs. Une des principales conséquences de ces défrichements est la progression lente et irréversible des dunes de sable poussées par les vents dominants. L’ancien bourg de Saint-Trojan est envahi par les sables au milieu du xviie siècle et reconstruit où il se trouve aujourd’hui. En 1774, on tente bien la plantation d’arbrisseaux et notamment des tamaris pour endiguer le phénomène d’invasion mais en vain. Les Ponts et Chaussées entreprennent des travaux de reboisement autour du bourg de Saint-Trojan dès 1819 afin de fixer les dunes et de protéger de nouveau le bourg. Les premiers pins maritimes sont semés. La forêt fait alors l’objet de toutes les attentions et d’autres semis de pins maritimes mais aussi de chênes verts d’origine méditerranéenne sont régulièrement semés en 1864, 1876, 1889, 1923, 1945 et 1969-1970. La dernière plantation a eu lieu dans les années 2000 suite au passage de la tempête «Martin» dans la nuit du 27 au 28 décembre 1999 qui a déraciné, cassé ou étêté environ 60 % des pins maritimes.

D’une croissance rapide, le pin maritime devient alors une ressource économique pour l’île d’Oléron. Il existe alors deux principaux débouchés : l’industrie de transformation du bois mais aussi la production de résine. Pour obtenir de la résine, le principe est simple. Il faut «blesser» l’arbre qui en réaction produit un écoulement de gemme que l’on recueille dans un pot fixé à l’arbre. Ce travail est celui du gemmeur ou du résinier qui effectue des saignées dans les pins et récolte le liquide qui s’en écoule. En théorie, le gemmeur est celui qui récolte la gemme tandis que le résinier est celui qui la transforme dans la distillerie. Progressivement, les deux termes ont été associés et l’usage les confond aujourd’hui. La transformation de la résine se fait dans une distillerie d’où on obtient deux principaux produits, de l’essence de térébenthine et de la colophane, utilisée dans les colles de papeterie, les savons, les vernis et… pour la musique, pour frotter les instruments à corde.

En France, le métier de résinier est une spécialité des Landais et des Gascons, ce qui s’explique aisément par les grandes forêts de pins des Landes. Dans la forêt de Saint-Trojan, il faut attendre 1911 pour voir le premier gemmage des pins. «Il avait été introduit par des Landais, adjudicataires des premiers travaux de fixation des dunes. La légalisation de cette technique d’exploitation en 1911 amènera une nouvelle vague de pionniers des Landes dans l’île : les frères Lapassouse, Pierre Lavigne, Etienne Lahari. Des Oléronnais leur emboîteront le pas : Paul Jamot, Lucien Ménard, Roger Blanchard ou encore Clément Thémier», écrit Catherine Simon-Goulletquer dans l’ouvrage collectif sur les forêts charentaises en 2001.

Le métier de résinier est un métier pénible. Il faut arpenter les forêts du soir au matin et ce tout au long de l’année pour un salaire parfois dérisoire. Le résinier n’est pas propriétaire des pins dont il s’occupe. Il est payé en général sur la moitié de la vente de la résine, l’autre moitié étant pour le propriétaire qui fournit le matériel notamment les pots de résine et une cabane pour abriter le gemmeur et sa famille en pleine forêt. Le gemmeur a ses propres outils dont il prend un grand soin. En janvier et février, le résinier enlève les morceaux d’écorce du pin et place en dessous le pot pour pouvoir recueillir plus tard la résine. Le pin est alors cramponné et écorcé. A partir du premier mars, le gemmeur pratique la pique avec une sorte de hache appelée le hapchot landais. Il entaille l’aubier (partie de l’arbre juste sous l’écorce) pour sectionner les canaux résinifères et assurer un débit de résine suffisant qui sera recueilli dans le pot. La saignée ainsi obtenue s’appelle la care. Un pin peut comporter plusieurs cares. De la care, la gemme se met à couler, mais au contact de l’air elle cristallise lentement. Le résinier est donc obligé de rouvrir la blessure de l’arbre tous les sept jours. Lorsque les pots sont pleins, les femmes, dont c’est principalement le travail, récoltent la résine. Cette opération s’appelle la ramasse ou l’amasse. Ces pots sont transvasés dans des bidons en tôle, des couartes ou escouartes d’une contenance de 10 à 12 litres. Puis c’est dans des barriques qu’est versée la gemme avant d’être expédié à la distillerie la plus proche de l’île d’Oléron en l’occurrence celle de La Tremblade. Il y a cinq récoltes par année de gemmage, la dernière intervient au début du mois de novembre.

Souvent les gemmeurs entretiennent la forêt durant l’hiver ce qui leur permet de recevoir un salaire complémentaire. On devient résinier par tradition familiale. On est résinier de père en fils. Cette transmission orale et pratique des gestes et des techniques dure près de trois années avant de devenir un bon gemmeur. Ce dernier peut exploiter avec sa femme huit à neuf mille pins ou plutôt huit à neuf mille cares. La revue des eaux et forêts de 1939 nous renseigne sur les rendements moyens observés dans deux centres d’expérimentations, l’un dans les dunes d’Hourtin et Lacanau (Gironde) et l’autre dans celles de la Coubre et de Saint-Trojan. Les rendements moyens annuels (pins à 1 ou 2 cares) ont été de 1,53 litre à 1,66 litre en Charente-Maritime contre 1,57 litre à 2,06 litres en Gironde. Le rendement en gemme croît avec le diamètre ou l’âge des pins. Dans les années 20, 100 000 arbres étaient exploités et produisaient 1 500 hectolitres de résine.

Le gemmage des pins maritimes a perduré jusqu’en 1971 dans l’île jusqu’à la fermeture de la distillerie de La Tremblade vers laquelle l’ensemble de la résine recueillie était envoyée. Dès 1859, une première distillerie existe à La Tremblade et travaille la résine provenant d’abord de la forêt de la Coubre. En 1939, elle distille près de 3 570 hectolitres par campagne jusqu’à un pic de 5 762 hectolitres en 1952. A partir de 1961, l’activité baisse de plus en plus et la distillerie est vendue une première fois en 1964 puis est revendue en 1967 avant que sa production soit interrompue l’année suivante. De nos jours, les pins maritimes oléronais ont une tout autre orientation. Ils sont utilisés pour la fabrication de papier ou destinés au sciage et à la fabrication de pieux de bouchots. Cependant grâce à l’association oléronaise Les sorties de la Renarde dont l’objectif est l’initiation à la découverte, à la connaissance et à la sauvegarde de l’environnement, une balade hebdomadaire intitulée Il était une fois les résiniers est organisée tous les étés pour découvrir la traditionnelle récolte de la résine au cœur de la forêt domaniale de Saint-Trojan. La visite commentée est menée par Michel Breret, résinier pendant une dizaine d’années qui a appris le métier de son grand-père venu s’installer sur l’île en 1912 pour y exercer son activité.

Pour en savoir plus : Forêts charentaises, ouvrage collectif sous la direction de J.-L. Neveu, Le Croît vif, 2001
 
Christophe Bertaud

 

Commentaires des internautes
habitant de st tro - le 23/03/2015 à 21:10
Merci pour cet article précis. Passionnant.
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